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Systématiciens s'abstenir
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INTRODUCTION

Le goût de la collection fait indubitablement partie de la nature humaine. Rassembler, examiner, classer et cataloguer la plus grande diversité possible d'objets dans un domaine précis a fait depuis des siècles, et continue à faire, le bonheur de millions d'êtres humains.

Chaque type de collection systématique a bien sûr ses limites, liées à différents facteurs :

  1. Le nombre de pièces potentiellement récoltables. Il serait ainsi utopique pour un entomologiste de vouloir rassembler toutes les espèces d'insectes existant sur Terre. Rien que le nombre d'espèces de mouches dépasse largement l'ensemble des minéraux connus actuellement. De la même manière, un philatéliste "généraliste" serait bien incapable d'acquérir l'ensemble des timbres émis chaque année par plus de 150 pays.
  2. La capacité financière . Les prix atteints par certains types d'objets sont tels que toute tentative d'en rassembler un nombre significatif se heurte à une impossibilité matérielle, tels les incunables, les toiles impressionnistes, les monnaies antiques en or ou les squelettes de dinosaures.
  3. L'espace de stockage . Peu de citadins disposent d'un espace suffisant pour abriter une collection de locomotives ou des iguanodons de Bernissart.

A première vue, la collection des minéraux peut sembler échapper à ces critères limitatifs. Le nombre total d'espèces connues est relativement restreint. A la fin de 2004, il existe un peu plus de 4.000 espèces recensées et une cinquantaine de nouvelles espèces rejoignent chaque année cet inventaire. Le prix d'acquisition de minéraux n'est pas exorbitant, à condition d'adapter la taille des espèces les plus courantes à son compte en banque. Il est possible d'acquérir de l' or sans viser une pépite de 5 Kg provenant de l'Oural, d'exposer dans sa vitrine un petit cristal de rhodochrosite plutôt qu'une pièce géante de Home Sweet Home Mine , d'illustrer la tanzanite (variété violette d'épidote) sans recourir à une pierre de 500 carats et d'oublier l' euclase verte du Brésil. La collection de minéraux peut être stockée dans la plupart de nos résidences et le collectionneur trop à l'étroit peut s'orienter vers les micromontages. La passion des minéraux, enfin, permet à l'amateur de ne pas obligatoirement passer par le commerce ou par les bourses pour constituer l'ensemble de sa collection mais d'en récolter une partie en s'oxygénant sur le terrain ou en s'asphyxiant dans les anciennes galeries de mine.

Pourquoi dès lors, me direz-vous, choisir un titre aussi pessimiste pour cet exposé. Je vais tenter d'y répondre, sinon de vous convaincre, dans les lignes qui suivent.

CRITERES LIMITATIFS DE LA COLLECTION SYSTEMATIQUE

Je souhaite rappeler ici que mon propos ne concerne que les collectionneurs systématiciens , c'est-à-dire ceux ou celles qui auraient pour but de rassembler toutes les espèces minérales connues et non ceux qui ont notamment privilégié la collection régionale, la collection esthétique ou les formes cristallographiques.

1. L'argent, nerf de la guerre

Comme le collectionneur est libre de choisir la taille de l'espèce qu'il souhaite représenter, dans la plupart des cas, il adaptera ses exigences à ses moyens financiers. Un quartz transparent centimétrique d'Herkimer peut être plus esthétique qu'un cristal translucide géant du Brésil et une petite calcite miel de Beez qu'il a lui-même récoltée a plus de valeur sentimentale qu'un spath d'Islande acquis à grand prix.
La plupart des espèces nouvellement décrites, par contre, ne peuvent être acquises qu'auprès de marchands spécialisés. Bien que la taille des raretés soit généralement de l'ordre du millimètre et que leurs qualités esthétique soient nulles, les prix courants de ce genre de matériel avoisinent la centaine d'euros.
Etant donné que chaque année une cinquantaine d'espèces rentrent dans cette catégorie, l'amateur devra dépenser en 10 ans près de 50.000 euros (deux millions de francs belges) pour compléter sa collection. Avec la certitude que certaines diagnoses seront fausses (voir point 2) et que plusieurs espèces ne seront jamais disponibles sur le marché, avec pour conséquence que leur collection contiendra toujours des lacunes.

2. La dimension des espèces nouvellement décrites

Comme il l'a été précisé au point 1, la taille de la plupart des espèces découvertes ces 20 dernières années est particulièrement réduite. S'il est possible de trouver des cristaux ou des grains millimétriques, il est malheureusement plus fréquent que les nouvelles espèces se présentent en grains mixtes ou en inclusions de dimensions tellement réduites que l'on parle alors de minéraux nanométriques ( Minerals of nanometric dimensions ). L'acceptation de telles espèces ne fait d'ailleurs pas l'unanimité au sein de la Commission des Nouveaux Minéraux et noms de Minéraux de l'IMA ( International Mineralogical Association ). Leur description est nécessairement incomplète et, bien qu'il s'agisse réellement d'une nouvelle substance minérale définie par une composition chimique et une structure cristalline, certains critères obligatoires de diagnose ne peuvent être définis sur des matières uniquement visibles au microscope électronique : ni couleur, ni clivage, ni dureté, ni propriétés optiques.
Ces espèces seront donc toujours absentes d'une collection systématique d'amateur ou alors le collectionneur en possédera sans le savoir, incluses qu'elles seront dans d'autres minéraux. D'une manière concrète, plusieurs nouvelles espèces ont été découvertes ces dernières années incluses dans les plages métalliques ou faisant partie des constituants pierreux de météorites ( taenite , tétrataenite , ringwoodite , kamacite , wadsleyite , sinoïte ). A la difficulté de diagnose s'ajoute alors la rareté du matériel et son prix ,… astronomique comme il se doit.

3. L'impossibilité d'acquérir certaines espèces

De plus en plus de descriptions récentes se font sur un matériel d'une rareté extrême. Il peut même arriver qu'il n'existe au monde qu'un échantillon unique, précieusement conservé par l'auteur de la découverte.

4. La fiabilité des diagnoses.

Si l'amateur ne rencontre que peu de problèmes pour identifier les espèces minérales courantes et s'il peut consulter des ouvrages spécialisés ou bénéficier de l'aide de collègues plus qualifiés dans l'un ou l'autre groupe de minéraux pour certaines diagnoses, il se trouve par contre bien démuni lorsqu'il se voit confronté à des espèces rares de très petites dimensions. Le collectionneur de systématique qui acquiert de tels minéraux dans des bourses ou auprès de marchands spécialisés ne peut que faire confiance au vendeur.
Mon expérience professionnelle m'incite à une prudence extrême dans ce domaine. Ainsi, lors de la réception d'une collection systématique de plusieurs milliers d'échantillons, rassemblés par un riche collectionneur et répartis en plus de 3000 espèces différentes, j'ai pu constater des erreurs de détermination sur plus de 20 % des minéraux rares, acquis à grand prix auprès de marchands spécialisés. Dans les cas les plus favorables, la vérification mettait en évidence une autre espèce rare de valeur approximative. Par contre plusieurs "raretés" étaient en fait des grains d'une espèce banale ou, pire encore, l'espèce concernée n'était même pas présente sur l'échantillon rocheux.
Bien que les marchands signalent en général que le client insatisfait sera remboursé, comme ce dernier ne dispose pas de l'appareillage permettant le contrôle, le risque de contestation est infime. J'ajouterai que l'analyse du minéral auprès d'un laboratoire universitaire coûtera souvent plus cher au collectionneur méfiant que le prix d'achat de l'échantillon.
Une source d'erreur courante tient à la pratique du vendeur qui divise en un nombre important de morceaux un échantillon qui ne renfermait que peu de matière intéressante. Un certain nombre de débris seront donc stériles mais néanmoins accompagnés de l'étiquette certifiée.
Même le scientifique peut se trouver confronté à des choix difficiles lors de l'identification de minéraux rares. Lorsque vous recevez quelques grains d'un concentré de l'Oural riche en platinoïdes, il est possible d'analyser l'un d'entre eux et de définir une espèce rare. Mais le grain analysé a été détruit pour l'analyse et rien n'indique que les grains voisins d'aspect similaire qui subsistent, soient de la même nature. L'acquisition de minéraux rares de gisements tel le Mont-Saint-Hilaire, au Québec, pose le même problème : un unique et minuscule grain incolore est fléché sur la surface de l'échantillon. Ou bien vous confirmez l'espèce par analyse et elle n'existe plus ou vous ne touchez pas au grain et resterez dans le doute.

5. Les nouveaux critères de la classification

L'IMA charge régulièrement des équipes de scientifiques de la révision de groupes de minéraux. Ainsi, depuis une quinzaine d'années, les groupes des amphiboles, des pyroxènes, des zéolites, des micas et des pyrochlores ont fait l'objet d'une révision complète, ayant entraîné des bouleversements dans la nomenclature des espèces minérales qui en font partie. Les critères chimiques et cristallochimiques retenus pour une nouvelle classification ne se traduisent pas dans l'aspect extérieur du minéral et seules des analyses pointues permettent la distinction. Les appareillages permettant de les effectuer ne sont pas accessibles aux amateurs et même les conservateurs de collection officielles sont parfois bien démunis.
Examinons quelques exemples pratiques qui démontreront la complexité de la diagnose.

Les amphiboles.

La septantaine de minéraux de ce groupe, appartiennent à la famille des inosilicates , dont la structure est constituée de chaînes doubles de tétraèdres de silice. Elles ont toutes la formule générale :

A B 5-6 C 2-1 T 8 O 22 ( OH ) 2

Chacune des lettres A , B , C , T , O et ( OH ) représentant un site possible pour les atomes dans la structure. Les occupations des sites sont pour A : K, Na ou une place vide, pour B : Ca, Mg,Fe, Mn, Na, pour C : Al, Fe, Cr, Zr, pour T : Si, Ti, Al, le site O est toujours occupé par de l'oxygène et le site ( OH ) par (OH), F, Cl ou O.

Ainsi, dans le sous-groupe de la gédrite des amphiboles ferro-magnésiennes, on distingue 4 espèces minérales distinctes en fonction de l'occupation des sites:

Espèce minérale

A

B

C

T

O

OH

Gédrite

-

Mg 5

Al 2

Si 6 Al 2

O 22

(OH) 2

Ferrogédrite

-

Fe 5

Al 2

Si 6 Al 2

O 22

(OH) 2

Sodicgédrite

Na

Mg 6

Al

Si 6 Al 2

O 22

(OH) 2

Sodic-ferrogédrite

Na

Fe 6

Al

Si 6 Al 2

O 22

(OH) 2

Le groupe de l' anthophyllite comprend aussi 4 espèces qui ne se distinguent chimiquement de ceux du groupe de la gédrite que par la présence dans le site T de 8 atomes de Si (Si 8 ) au lieu des 6 atomes de Si et des 2 atomes d'Al (Si 6 Al 2 ) du site T de la gédrite :

Anthophyllite , ferroanthophyllite , sodicanthophyllite et sodic-ferro-anthophyllite .

Inutile de préciser qu'absolument aucun critère extérieur ne distingue ces huit espèces d'amphiboles et que même leurs spectres de diffraction X sont très semblables. Seule l'analyse chimique à la microsonde électronique permettra une diagnose certaine.

Les zéolites

Les zéolites sont des tectosilicates caractérisés par une structure formée d'un édifice tridimensionnel de tétraèdres de silice. Le réseau contient des cavités ouvertes sous forme de canaux ou de cages contenant de l'eau ou des cations libres, facilement échangeables. C'est la présence de ces vides qui donne aux zéolites leurs propriétés industrielles d'échangeurs d'ions. On les compare parfois à de véritables éponges.
Leur classification est basée sur la structure du réseau d'octaèdres et sur la composition chimique des cations occupant les sites tétraédriques, mais aussi sur la nature des cations occupant les vides et sur la morphologie de ces vides (canaux continus ou discontinus). Ce dernier critère n'est déterminable qu'au microscope électronique. Autant dire que peu de laboratoires sont capables de mesurer ce dernier paramètre qui peut néanmoins influencer la nomenclature.

Les micas

Les micas sont des phyllosilicates constitués d'un empilement de feuillets. Chaque feuillet est composé de 3 couches : deux couches tétraédriques (formées de tétraèdres) encadrant une couche octaédrique. Les feuillets sont séparés par des plans de cations.

----------------------------------------- couche tétraédrique
+++++++++++++++++++++++++ couche octaédrique
------------------------------------------ couche tétraédrique
****************************************** couche cationique (Fe, Mg, Cr,…)
------------------------------------
++++++++++++++++++++++++
-------------------------------------

Réduit en poudre, le minéral se réduit à une accumulation de paillettes. La reconnaissance par diffraction X nécessitera donc de travailler sur des échantillons non orientés permettant de mesurer les distances réticulaires dans les 3 directions de l'espace. Ceci toujours complété par une analyse chimique.
D'autres phyllosilicates , tels que les chlorites et les argiles sont encore plus difficile à distinguer car elles peuvent être formées de la superposition de feuillets de nature différente, avec une grande variété de périodicité.

Les "micas" uranifères

Bien que n'étant pas des micas au sens minéralogique du terme, de nombreux phosphates d'uranium se présentent aussi en plaquettes fortement aplaties ( autunite , bassettite , novacekite , threadgoldite , phosphuranylite , vochtenite et bien d'autres). Toutes ces espèces sont jaunes (pâle, paille, canari) et donnent des spectres de diffraction très semblables. Elles existent en outre sous forme déshydratée ( méta-autunite , métanovacekite , etc.), présentant un aspect en tous points identique.
Leur diagnose demandera donc une analyse aux rayons X, une analyse chimique (à la microsonde électronique et coûteuse en cas d'espèces rares n'existant qu'en très petites quantités) et éventuellement une analyse de l'eau pour les espèces existant sous plusieurs degrés d'hydratation.

CONCLUSION

Ces quelques lignes montrent à quel point la constitution d'une collection systématique visant à rassembler tous les représentants du monde minéral est actuellement une entreprise désespérée.
Mon propos n'est certainement pas de décourager les amateurs de minéraux qui sont atteint du virus de la collection, mais de les orienter vers d'autres thèmes que la systématique maximaliste. Les choix sont multiples:

  • Collection régionale (les Ardennes, le Shaba, la Forêt Noire,…)
  • Collection des formes cristallines d'une espèce (quartz, pyrite, fluorite)
  • Collection de micromontages
  • Collection esthétique, pour les plus fortunés.

Le plaisir que peut générer la collection minéralogique se situe davantage dans la recherche sur le terrain, les bonnes affaires réalisées dans les bourses, l'examen détaillé de ses trouvailles ou de ses achats, la recherche de documents et les réunions conviviales dans les cercles, que dans la volonté d'accumuler à tout prix des espèces différentes dont certaines diagnoses seront nécessairement peu fiables et dont les noms pourront varier au cours des temps.

Michel Deliens

Chef de section honoraire à l'IRSNB


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